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Une «Passion selon Marc» après Auschwitz

Création mondiale

Sans conteste, c’est l’événement musical majeur du jubilé de la Réforme! La création mondiale de la Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz du compositeur Michaël Levinas. L’originalité de cette œuvre consiste à placer, de propos délibéré, le récit de la Passion dans une perspective juive. L’œuvre s’ouvre ainsi par le Qaddich (la prière des morts) et des textes de la Bible hébraïque chantés en hébreu; et elle se conclut par des poèmes de Paul Celan, le grand poète allemand de la Shoah. En son centre, le récit de l’Evangile de Marc, combiné à des poèmes d’Arnoul Gréban (avant 1420-1485).

Car, et la recherche récente le souligne, Jésus était juif; le récit de la Passion est donc la narration de la mort d’un juif. Au XXIe siècle, difficile d’en faire acte de mémoire sans évoquer la mémoire des millions de morts des camps nazis, et de toutes les victimes de ce qu’Emmanuel Levinas appelait «la haine de l’autre homme». Mais en cette année du jubilé de la Réforme, une telle relecture de la Passion obéit à une autre requête encore. On sait avec quelle violence Luther a accusé les juifs de «mensonges», appelant à brûler leurs synagogues et à les expulser des territoires protestants. Ces appels furent remis à l’ordre du jour par les propagandistes modernes de l’antisémitisme et servirent de caution théologique au pogrom du 9 novembre 1938, qui vit brûler toutes les synagogues d’Allemagne. Faire mémoire de la Réforme, c’est aussi ne pas occulter les taches sombres de ce passé. Mais c’est surtout inventer une nouvelle façon de faire mémoire de la Passion et de la mort du Christ, soulignant la solidarité foncière qui unit cette Passion à toutes celles dont l’homme fut l’auteur. Du coup, la Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz nous invite à voir, dans le visage de l’innocent mis à mort, la figure du Dieu présent au milieu du silence des hommes, complaisants ou apeurés.

Ce nouveau regard sur la Passion et la croix du Christ, thèmes centraux de la théologie réformatrice, est servi par l’écriture forte et originale du plus philosophe des compositeurs actuels (et profitera de la collaboration exceptionnelle de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, de l’Ensemble vocal Lausanne et de solistes remarquables, placés sous la direction experte de Marc Kissoszy [Zurich]). Les solistes sont: Magali Léger et Marion Grange, sopranos; Guilhem Terrail, contre-ténor; et Vincent Vantyghem, baryton.

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