Persécutions sur les bords du Léman


Pouvait-il en être autrement? Le bouleversement de l’ordre religieux et social établi provoqué par la Réforme, imposée par les Bernois en Pays de Vaud, se confronte à une forte résistance. Les prédicants en seront les premières victimes, à l’image du Français Michel Doubté.

Nous sommes en mars 1535, sur les bords du Léman, à Lutry, lorsqu’un incident se fait le témoin de l’hostilité ambiante des clercs et habitants du bourg face aux idées de la Réforme. Le prédicant Michel Doubté est pasteur depuis deux ans dans la paroisse d’Ormont- Dessous, dans le district d’Aigle, où la Réforme s’est imposée en 1528. Il fait halte à l’auberge de la Croix-Blanche à Lutry. Le ministre n’est pas un inconnu du clergé local. Il est déjà venu par deux fois solliciter au Conseil de Lausanne l’autorisation de prêcher.

Mais ce jour-là, le clergé de Lutry s’est mobilisé pour l’expulser manu militari, rameutant des vignerons pour le harceler dans sa fuite. Un des prêtres va même jusqu’à le frapper à grands coups de poing dans l’estomac. Il est ramené dans le bourg où on brûle deux de ses Nouveaux Testaments, tout en le maltraitant durement avant de l’expulser à nouveau. Sur le chemin de Riex, il est à nouveau blessé sévèrement par deux hommes du bourg avant de trouver secours et réconfort dans le village.

Le 17 mars 1535, Doubté fait le récit de ces mauvais traitements devant deux notaires du district d’Aigle. Les Bernois exigent réparation. L’année suivante, l’affaire leur sert de prétexte pour faire pression sur le Conseil de Lutry. Sous les menaces de Berne, le Conseil condamne trois religieux et les deux persécuteurs à une forte amende. Cet incident révèle l’attachement de la population au culte catholique, qui ne disparaît que très lentement après que le pouvoir des Bernois a imposé un nouveau régime religieux et aboli les ordres dont les bénédictins de Lutry.

Dès février 1537, un Consistoire, autorité ecclésiastique, est chargé de surveiller et régir les bonnes mœurs. Cette même année, le moine converti Mathieu de la Croix devient le premier pasteur et régent de Lutry. Mais la population reste réservée face au nouveau culte. C’est très lentement que le nouvel ordre religieux s’imposera dans les consciences, comme en témoigne l’immobilité du Conseil: il diffère l’ordre de brûler les missels, refuse d’abattre la croix et de détruire la chapelle du Grand-Pont, à la sortie ouest de la ville, devant laquelle les passants ont coutume de s’agenouiller.

Jean- Pierre Bastian, sociologue des religions