Portrait de Pierre Viret

Pierre Viret, réformateur du pays de Vaud (1511-1571)

A l’heure où le canton de Vaud marque les 500 ans de la naissance du réformateur Pierre Viret, Jacques Blandenier nous raconte la vie de cet Urbigène qui mourut dans le Béarn, exilé !

Un texte de Jacques Blandenier, pasteur et formateur d’adultes

viret_blandenierFils d’un drapier-couturier d’Orbe, Pierre Viret est né en 1511 (Luther a alors 28 ans), dans une famille catholique. Lorsqu’il a 17 ans, ses parents l’envoient à Paris pour le préparer à la prêtrise. Démarche – et dépenses! – admirable pour des parents plus que modestes! A Paris, il a l’occasion de lire des ouvrages de Luther circulant sous le manteau. Pendant toute une période, il est très travaillé et tiraillé entre son attachement à la piété familiale et l’enseignement reçu, en pleine contradiction avec ce message dont il perçoit la force libératrice et la pertinence scripturaire. Evoquant plus tard cette période, il se voit « la conscience troublée et presque désespéré et ne sachant de quel côté se tourner ». Mais bientôt, la décision est assez claire pour qu’il se sache menacé dans le contexte parisien. Après trois ans de séjour (c’est en 1531 et il a 20 ans), il interrompt ses études et revient au pays. Pudique comme le sont les Vaudois, il parlera peu de sa conversion. Il en dit ceci:

« Je ne peux nier que le Seigneur qui, par sa grâce et miséricorde, m’a retiré des troubles et angoisses et m’a amené des ténèbres à la connaissance de la vérité, ne m’ait fait aussi expérimenter beaucoup de choses desquelles je puis servir à mes pauvres frères. »

Pasteur dans sa ville natale

Berne, qui a opté pour la Réforme en 1528, envoie des prédicateurs à Orbe. Parmi eux, Farel, qui remarque ce « jeune homme de fort grand espoir », étudiant timide mais plein de zèle et de dons. Farel confie la prédication à cet enfant du pays, qui « résiste de tout son pouvoir » devant la perspective d’une telle tâche. Il a tout juste 20 ans, n’a pas achevé sa formation et se trouve donc sans diplôme. Il lui faudra affronter de terribles antagonismes dans le village même où on l’a connu enfant il y a si peu d’années! Viret n’ose pas regimber, lui qui se dit « tout entier donné au Christ et à son service, une fois pour toutes ».

A Pâques 1532, il célèbre la cène pour 80 fidèles, dont ses parents. Mais il ne limite pas son activité à Orbe. On le trouve à Grandson, à Payerne, où il évangélise dans les « pintes » et les maisons.

A 25 ans, pasteur à Lausanne

Au début de 1536, la situation est confuse à Lausanne. Les bourgeois naviguent entre Berne et Fribourg. Alors que Viret passe à Yverdon, des officiers bernois l’arrêtent et insistent pour qu’il vienne les aider à Lausanne. D’emblée il monte en chaire à l’église Saint-François. Il ne se fait aucune illusion cependant, et sait qu’il lui échoit un « poste de combat »: d’une part le pouvoir bernois n’est pas encore installé et l’évêque est toujours là, les chanoines puissants, les couvents nombreux. En outre, si la population a des sympathies probernoises, c’est par anticléricalisme, mais les jeunes qui saccagent des maisons de prêtres se livrent en même temps à un triste dévergondage.

A Lausanne, pour tenter de forcer la décision en faveur de la Réforme, les Bernois organisent une Dispute, qui s’ouvre le 1er octobre 1536. Avec Farel, Viret y joue un rôle prépondérant alors que Calvin intervient peu. Viret se préoccupe d’ailleurs plutôt de s’adresser au vaste auditoire représentant les campagnes vaudoises (chaque paroisse a envoyé quelques délégués). Il a plus d’impact que Farel, qui manque de modération aux yeux des Vaudois.

La Dispute se termine après huit jours de débat, par une décision favorable à la Réforme. Les Réformateurs ne sont pas dupes: les choses ne font que commencer. Calvin s’exclame: « Fasse le ciel que l’idolâtrie s’écroule aussi dans les cœurs de tous! »

Vie de famille

A l’âge de 27 ans (1538), il épouse une Vaudoise, Elisabeth Turtaz. C’est Farel qui préside la cérémonie à Orbe. Elisabeth meurt après huit ans de mariage, en février 1546; atteinte depuis longtemps dans sa santé par la tuberculose, elle ne lui a pas donné d’enfants. Le désarroi du veuf de 35 ans est grand et il ose l’exprimer. « Le Seigneur m’a enlevé la moitié de moi-même. Il m’a privé d’une fidèle compagne, d’une bonne maîtresse de maison, d’une épouse qui s’adaptait admirablement à mon caractère, à mes travaux, à mon ministère tout entier. Il me semble être un étranger chez moi. » Il se remarie l’année suivante avec Sébastienne de la Harpe, une veuve, Vaudoise elle aussi, qui lui donne deux filles.

Engagements multiples

Sa paroisse lausannoise lui donne beaucoup de soucis et de travail. Pourtant, malgré sa santé fragile, Pierre Viret se consacre à l’Eglise du Christ au-delà de son horizon local. Il est très sensible au sort des persécutés. En 1553, il éprouve un grand chagrin lorsque 5 de ses anciens étudiants sont brûlés à Lyon.
Le Collège et l’Académie lui apportent beaucoup de satisfaction. Il parvient à obtenir la collaboration de personnalités exceptionnelles comme Maturin Cordier, ancien professeur de Calvin à Paris, pédagogue d’avant-garde, et Théodore de Bèze, futur directeur de l’Académie de Genève (1559).

Début 1541, alors que Calvin, exilé, est à Strasbourg, les Genevois demandent à Viret de les « dépanner » pour six mois. Il est accueilli chaleureusement. Son caractère conciliant le fait apprécier de tous. Sa prédication, moins sobre que celle de Calvin, mais plus populaire, attire les foules. « Genève est une nation renouvelée avec l’aide de Dieu, par le travail de Viret », note un témoin de l’époque. Il restera un an à Genève, puis reprendra son poste à Lausanne, où cependant la situation ne cesse de se détériorer. Les autorités civiles veulent diriger l’Eglise, en accord avec la conception zwinglienne imposée par les Bernois, et Viret, comme Calvin, y est farouchement opposé. Le 25 janvier 1559, Viret alors âgé de 48 ans est destitué de sa charge, incarcéré, puis banni.

Ainsi Viret, cet homme dont le caractère était si typiquement du terroir, doit quitter le Pays de Vaud sans espoir de retour.

« Quart d’heure vaudois » !

Ses écrits n’ont pas laissé une trace très marquante sur le plan littéraire et théologique, mais manifestent ses dons de communicateur, propres à toucher ses compatriotes les plus simples. Il aime écrire sous forme de dialogue les « Disputations chrétiennes », où il met notamment en scène un certain Tobie, qui exprime le bon sens et l’humour d’un Vaudois qui a un mal énorme à se décider entre la foi des pères et la Réforme! Ces conversations, émaillées de termes empruntés au patois local, ont eu un très gros succès, et leur accent du terroir en fait des « Quart-d’heure vaudois » avant la lettre, se terminant parfois par l’exclamation typiquement locale: « Allons boire un verre »! Calvin écrira la préface de ces « Disputations » en soulignant l’utilité de l’humour en théologie !

A Genève et dans le sud de la France

Quittant Lausanne, Viret reste deux ans à Genève, où Calvin l’a retenu, voyant le fruit de son ministère. Mais les médecins lui conseillent un pays plus chaud et sec. Se dirigeant vers le Midi de la France, il est reçu à Nîmes avec un immense élan. Tous reconnaissent son autorité, et le succès est tel que les Huguenots s’emparent de la cathédrale et d’autres églises. Il prêche à Noël 1562 dans la cathédrale. Tous les notables, y compris les officiers royaux, sont présents.
Après Nîmes, Viret séjourne à Montpellier, et les foules accourent, si grande est sa notoriété. Des villes comme Montauban, Orléans et même Paris le supplient de leur faire bénéficier de son ministère. C’est l’époque où le protestantisme est à son apogée en France. Près de 10% de la population est protestante.

Finalement, c’est à Pau (Sud-Ouest) qu’il va pouvoir s’installer avec sa femme et une de ses filles dans ce Béarn dont la reine Jeanne d’Albret, mère du futur Henri IV, a fait un pays protestant. La reine lui donne la responsabilité d’organiser toutes les églises du Béarn. Mais les troupes d’Henri III assiègent Pau, douze pasteurs sont tués. Si Viret est épargné, c’est qu’il est un otage de grand prix. Finalement les troupes de Jeanne d’Albret reprennent la ville.

Au printemps 1571, Viret, âgé de 60 ans, s’apprête à partir pour le Synode des Eglises réformées de France à La Rochelle, mais il s’éteint brusquement, très peu avant de prendre la route.

Théodore de Bèze, qui aurait tant aimé le revoir lors du Synode et signer avec lui la belle Confession de foi de La Rochelle, écrit: « Les gens de France ont admiré Calvin, parce que personne n’enseigna plus doctement. Ils ont admiré Farel, parce que personne ne tonna plus fortement; mais ils admirent encore Viret répandant son miel, parce que personne ne parle plus suavement. »

 

Une année de festivités